mercredi 15 février 2012

Démission d’un quart du jury de l’agrégation externe de mathématiques :

les effets de la masterisation.1


Le système éducatif français est en crise, la situation est grave.

La crise apparaît d'abord dans l'asphyxie des moyens. Les fermetures de classes se

succèdent à un rythme accéléré dans les écoles primaires, les collèges et les lycées.

Les universités n’arrivent pas à accueillir décemment les étudiants ; elles sont

précipitées dans une course effrénée aux financements. Il y a une baisse alarmante

des effectifs dans les études scientifiques ainsi que dans les filières professionnelles.

Les mesures indignes prises récemment à l'encontre des étudiants étrangers

aggravent encore la situation. Élèves, étudiants, parents, chefs d'entreprises,

enseignants, tous perdent peu à peu confiance dans notre système de formation.

Un signe alarmant est la désaffection croissante des étudiants pour le métier de

professeur. Amorcé au début des années 2000, le phénomène a connu en 2011 une

accélération brutale, effet immédiat de l'entrée en vigueur de la réforme de la

formation et du recrutement (connue sous le nom de « masterisation »). Par exemple,

au CAPES externe de mathématiques, où il y avait 846 postes ouverts en 2010 et 950

en 2011, le nombre de candidats présents aux épreuves écrites est passé de 2695 en

2010 à 1285 en 2011 (-53%), le nombre d'admissibles de 1919 à 1047 (-46%), le

nombre d'admis de 846 à 574. Ainsi, l'effondrement du nombre de candidats a été tel

que le jury n'a pu pourvoir en 2011 que 60% des postes offerts. De tels chiffres se

passent de commentaire. Sans être encore aussi catastrophique, la situation de

l'agrégation n'en est pas moins alarmante : le nombre de candidats présents à l'écrit

a régulièrement baissé depuis 2006 (ils étaient 1853 en 2006 et 1124 en 2011), alors

qu'en même temps le nombre de postes augmentait. Les effectifs des préparations au

CAPES ou à l'agrégation restent cette année à un niveau très bas. Pourtant le besoin

en professeurs est énorme. Les rectorats en sont à publier des petites annonces pour

rechercher les professeurs de mathématiques qui leur manquent. On recrute ainsi

dans l'urgence des personnels précaires, non qualifiés et sans formation professionnelle.

Les zones « difficiles » sont les premières touchées, ce qui va à l’encontre de

l'égalité des chances et compromet la vie des générations à venir.

Pour une très grande part, la crise de l’école provient des déséquilibres de la société et

de l’économie, dans le monde comme en France, entraînant une perte de confiance et

des difficultés d’adaptation. Ceci devrait être une raison de plus pour faire de l'école

une priorité, un devoir pour la nation afin de mieux préparer l’avenir.

Pour améliorer l’école il faut reconnaître ses problèmes. Notre système éducatif a

certainement ses faiblesses, qu’il faut corriger. Cependant il a aussi des forces

considérables, qu'il faut absolument préserver. L'une d'elles, reconnue dans le monde

entier, était sa capacité de formation et de recrutement des enseignants, garantissant

de très solides bases scientifiques et humanistes. Or dans sa frénésie de réformes, le

ministère de l’éducation nationale est en train de détruire sciemment cette capacité.

Nous ne pouvons pas rester passifs devant cette entreprise de démolition.

1. Nous rendons public ce texte le 13 février 2012. Les jurys étant constitués pour chaque session, notre

« démission » est en fait un refus de participer au jury pour la session 2012.

La masterisation a été imposée sans aucune concertation, contre l'avis quasi unanime

de la communauté éducative (cf. le récent rapport Jolion2). L'exigence du diplôme de

master pour tous les concours d’enseignants a détourné un grand nombre de

candidats potentiels. Beaucoup des meilleurs étudiants, pour lesquels la deuxième

année de master est une ouverture naturelle vers la recherche, ont déserté les

préparations à l'agrégation. D'un autre côté, des étudiants moins brillants ont reculé

devant la difficulté supplémentaire que représentait le master. Le flux, modeste mais

régulier, et bénéfique, de candidats venus d'autres secteurs d'activité professionnelle

pour une reconversion a été stoppé net.

L'un des aspects les plus graves de la réforme en cours est l'attribution d'un service

d'enseignement à temps plein aux lauréats, juste après le concours. Cette mesure n'a

aucune autre justification que l'exigence d'économies budgétaires. Elle a d'ailleurs été

désapprouvée par le Conseil d'État3. La formation professionnelle est ainsi sacrifiée.

Une réforme aurait dû avant tout motiver les étudiants et les mettre dans les

meilleures conditions de préparation. C'est exactement le contraire qui s'est produit.

La masterisation a déjà changé le visage de l’agrégation, en diminuant fortement le

nombre des candidats. Or ce concours est un des points les plus forts de notre

système. Son intérêt principal est de garantir un recrutement de qualité indiscutable.

Le stage qui suivait l’admission complétait la formation professionnelle. Les conditions

nouvelles d’inscription ont changé la donne, là où il n’y avait aucune nécessité.

Une conséquence de la suppression de l'année de formation professionnelle après le

concours a été l’introduction de l’épreuve « agir en fonctionnaire de l'état et de façonéthique et responsable », censée tester la déontologie et les qualités humaines du

candidat en un quart d’heure lors de l’oral, plutôt qu’au cours d'une année

d'apprentissage sur le terrain. Le jury de l'agrégation de mathématiques,

pratiquement unanime, avait lors de la session 2010 indiqué dans une motion rendue

publique son opposition à l'instauration de cette nouvelle épreuve dans ces conditions.

Plusieurs jurys d'autres disciplines en avaient fait autant. La moitié du jury de

l’agrégation de philosophie avait même démissionné pour protester contre l’absurdité

de l’épreuve « agir ». Le ministère n'a même pas daigné répondre à ces critiques. Au

contraire, il s'est ingénié à dénaturer encore plus le concours en y introduisant des

contraintes nouvelles (certification en informatique et en langues, à un niveau

clairement irréaliste), toujours sans concertation et sans préparation.

À ces contraintes s'est ajoutée une complication supplémentaire : le ministère a

imposé à tous les jurys un calendrier extrêmement serré qui, pour les concours à gros

effectifs comme celui de mathématiques, a transformé la session d'oral 2011 en un

marathon très difficile à gérer. Annoncé comme exceptionnel par le ministère, ce

resserrement du calendrier a été accepté par notre jury, soucieux de préserver

l'agrégation, de permettre aux candidats de faire valoir leur travail de préparation, et

d'assurer aussi bien qu'il le pouvait le recrutement de professeurs pour pourvoir les

288 postes mis au concours en 2011.

Mais les membres du jury ont en même temps voulu renvoyer à leur tutelle un

message d'alerte exprimant leur inquiétude quant à la détérioration du concours et

plus généralement des conditions de formation et de recrutement des professeurs.

Cette démarche n'était pas destinée à être rendue publique, mais un nouveau diktat

ministériel concernant la session 2012 a mis le feu aux poudres : le calendrier, loin de

redevenir normal, allait être encore plus resserré ; le jury disposait de moins de temps

2. http://smf.emath.fr/files/text_like_files/rapportjolion.pdf

3. http://arianeinternet.conseil-etat.fr/arianeinternet/getdoc.asp?id=192811&fonds=DCE&item=2

alors que vingt postes de plus étaient à pourvoir. La seule façon d'organiser le

concours en respectant les délais imposés et sans porter atteinte à l'équité des

épreuves pour tous les candidats serait de diminuer le nombre d'admissibles : prendre

une telle décision pour des raisons purement administratives est pour nous

inacceptable.

Une lettre circonstanciée, signée par une grande majorité des membres du jury 2011,

fut adressée au ministre, détaillant nos inquiétudes sur le fond, et lui demandant

surtout de revoir les dates d’oral (nous suggérions par exemple de moduler celles-ci

suivant les effectifs de chaque concours). Le mécontentement était tel que les

signataires faisaient part de leur intention de ne pas siéger en 2012 s'ils n'obtenaient

pas de réponse. Il y eut certes une réponse, mais indirecte et accablante : adressée au

président du jury, elle le chargeait en quelque sorte de calmer ses troupes, maintenait

les contraintes absurdes du calendrier et ne disait pas un mot des questions de fond.

Aussi, trente d'entre nous, soit plus d'un quart du jury 2011, ont décidé qu'il

n'était plus possible d'assister passivement à la destruction de notre

système de formation et de recrutement. Ils ont pris la grave décision de

démissionner et de rendre publiques les raisons de leur geste.

Le mépris avec lequel la DGRH et le ministère ont traité leur personnel à cette

occasion va bien avec le fond et la forme des réformes récentes. C’est contre tout cela

que les démissionnaires protestent aujourd’hui.

La protestation de membres d'un jury d'agrégation peut apparaître comme dérisoire

au regard de la crise que traverse la société, en particulier du chômage qui frappe

25% des jeunes. À ceux qui voient dans notre démarche une réaction élitiste, émanant

de quelques privilégiés, nous disons que la formation de la jeunesse est la question clé

aujourd’hui, et que nous refusons la destruction en cours des outils de cette formation.

Quelle chance a-t-on d’entrevoir la sortie de la crise si on renonce à donner une

formation de qualité aux futurs citoyens ?

Or les conséquences des réformes actuelles sont déjà visibles : on enverra dans les

classes de jeunes professeurs moins motivés, moins bien formés scientifiquement,

sans ou presque sans formation pédagogique ni professionnelle. Un gâchis patent,

pour ces professeurs autant que pour leurs élèves.

Le système d'éducation français a longtemps été un modèle. Il est urgent qu'il le

redevienne. Nos universités devraient attirer des étudiants du monde entier. C'est

particulièrement vrai en mathématiques, où l'école française est une des meilleures

du monde. Mais ne nous y trompons pas, l'élite ne peut pas reposer sur du vide. Nos

médailles Fields ne sont pas une rente éternelle. La dégradation générale aura

inévitablement des répercussions sur l'ensemble du tissu scientifique, et en particulier

sur notre recherche de pointe.

Il est urgent de redonner au métier d'enseignant l'éclat qu'il a perdu. N'attendons pas

qu'il soit trop tard. En défendant un outil de formation et de recrutement efficace, c'est

à l'avenir de tous les jeunes que nous pensons.


Liste des trente démissionnaires*

Dominique Barbolosi

Professeur, université d'Aix-Marseille

Daniel Bennequin

Professeur, université Paris Diderot

Laurent Bernis

Professeur de classes préparatoires, lycée Kerichen, Brest

Franck Boyer

Professeur, université d'Aix-Marseille

* Olivier Brinon

Maître de conférences, université Paris-Nord

Marie-Line Chabanol

Maître de conférences, université Bordeaux 1

René Cori

Maître de conférences, université Paris Diderot

Hubert Correia

Professeur de classes préparatoires, lycée Michel Montaigne, Bordeaux

* Clément De Seguins Pazzis

Professeur de classes préparatoires, lycée Sainte-Geneviève, Versailles

Sandrine Dozias

Professeur de classes préparatoires, lycée Descartes, Tours

* Denis Favennec

Professeur de classes préparatoires, lycée Michel Montaigne, Bordeaux

Jean-Christophe Feauveau

Professeur de classes préparatoires, lycée de Bellevue, Toulouse

Françoise Fontanez

Professeur de classes préparatoires, lycée Marcelin Berthelot, Saint-Maur

Jean-Claude Fort

Professeur, université Paris Descartes

Serge Francinou

Professeur de classes préparatoires, lycée Charlemagne, Paris

Isabelle Gaudron

Maître de conférences, université Paris-Nord

Hervé Gaussier

Professeur, université Joseph Fourier, Grenoble

Stéphane Gonnord

Professeur de classes préparatoires, lycée du Parc, Lyon

Thierry Klein

Professeur, université Joseph Fourier, Grenoble

Bernard Loiseau

Professeur de classes préparatoires, lycée Marcelin Berthelot, Saint-Maur

Edith Méthou

Professeur de classes préparatoires, lycée Victor Hugo, Besançon

Nicolas Meunier

Maître de conférences, université Paris Descartes

Rached Mneimné

Maître de conférences, université Paris Diderot

Sylvie Monniaux

Maître de conférences, université d'Aix-Marseille

Bertrand Philibert

Professeur de classes préparatoires, lycée Marcelin Berthelot, Saint-Maur

Simon Riche

Chargé de recherche, CNRS, Clermont-Ferrand

Antoine Rousseau

Chargé de recherche, INRIA, Montpellier

Monique Teillaud

Directrice de recherche, INRIA, Sophia Antipolis

Emmanuel Thomé

Chargé de recherche, INRIA, Lorraine

Jacques-Arthur Weil

Maître de conférences, université de Limoges

* Les 3 collègues signalés par un astérisque ont cependant accepté de corriger l'écrit

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