Source : Libération
Reportage La dérégulation brutale du marché du travail décidée par Madrid touchera de plein fouet les employés des PME. Les syndicats tentent de résister.
Gabriel, la quarantaine, ouvrier travaillant à la chaîne de montage d’un véhicule catégorie poids lourd, annonce d’emblée la couleur face au projet de dérégulation du marché du travail du gouvernement conservateur espagnol : «Ils veulent balayer nos droits, en finir avec tout ce qu’on a obtenu pendant des années de lutte. Mais, vous savez, on va se défendre. On l’a toujours fait, et on est très résistants.» A une vingtaine de kilomètres de Madrid, sur la route de Barcelone, Iveco est un fortin. Sur près de quatre hectares de terrains et de hangars où sont fabriqués des véhicules industriels exportés dans toute l’Europe, se dresse un des symboles historiques de la lutte syndicale. Sous Franco, lorsque le groupe s’appelait Pegaso (et comptait 14 000 salariés), le régime n’osait se frotter à cette entreprise. Un des oncles de Gabriel y travaillait alors : «A l’époque, si la dictature voulait rogner leurs droits, ils faisaient des grèves de trois semaines et n’hésitaient pas à bloquer la route de Barcelone avec des troncs d’arbre.»
En 1991, Fiat Industrial a racheté le groupe, devenu Iveco, qui compte quatre centres dans le pays. Mais on y défend toujours avec autant de force les acquis sociaux. Le groupe possède une des meilleures conventions d’entreprise du pays : normes de sécurité optimales, primes de productivité, conditions de travail enviables, un bus amenant les salariés depuis leur domicile, 36 heures de travail par semaine pour, en moyenne, 1 800 euros par mois - largement supérieur au salaire moyen.
La crise a été, bien sûr, brutale. En novembre 2008, 125 camions sortaient de ces usines géantes chaque mois ; en janvier 2009, le chiffre est tombé à 25. Néanmoins, le salarié d’Iveco est un privilégié : ce premier trimestre 2012, même si l’usine est à l’arrêt une dizaine de jours par mois, un plancher salarial a été fixé à 82%. «Depuis, on s’est battus, on a inventé mille formules de flexibilité interne, mais on a réussi à éviter toute charrette dans nos quatre centres du pays», dit fièrement Juan Luis Lorido, responsable syndical de l’UGT, l’Union générale des travailleurs, centrale majoritaire dans le secteur automobile. En juillet 2009, 348 salariés de l’usine de Catalogne ont été licenciés, mais, grâce à un système de retraites anticipées dans le groupe, ils ont été réincorporés. «L’Espagne est le deuxième producteur automobile en Europe, ajoute Juan Luis Lorido. Mais on n’a aucune marque propre. Pourtant, malgré l’effondrement des ventes de voitures, tous les gros centres de production ont évité le pire.» Ford à Valence, Renault à Valladolid ou encore General Motors à Saragosse…
«Catastrophe». Pourtant, à Iveco-Madrid, les tensions sont palpables. Les 2 605 salariés savent que le gouvernement entend abaisser le coût du licenciement. Les rumeurs vont bon train quant à la baisse des indemnités : au lieu de 45 jours par année travaillée, on passerait à 20 ou 30 jours. Ce qui, disent les syndicats, signifierait une «saignée» dans leurs rangs puisque, dès lors, le coût ne serait plus prohibitif pour la direction. Ce qui les rassure, en revanche, c’est que le gouvernement veut privilégier désormais les conventions d’entreprise. «Vu notre force syndicale, il n’y a pas de quoi s’inquiéter là-dessus, dit Loredo. Mais, pour les PME, c’est une catastrophe.»
En Espagne, 95% des travailleurs sont salariés dans des PME. En majorité, ces dernières sont actuellement régies par des «conventions provinciales ou sectorielles», qui assurent un minimum de garanties. Or, avec la suprématie de la convention d’entreprise, ces garanties sauteraient. Martin Martinez, responsable du secteur de la distribution pour Commissions ouvrières (CCOO), l’autre grand syndicat, s’inquiète : «Concrètement, tous les petits commerces feront ce qu’ils veulent avec leurs employés : journées de travail à la carte, heures sup rétribuées à leur guise… Les salaires, aujourd’hui autour de 1 100 euros, dégringoleraient au minimum légal, c’est-à-dire 640 euros.» Sans compter, peste-t-il, les dizaines de milliers de licenciements que supposerait le décrochage des entreprises se déclarant en difficulté. «Comme si 4,5 millions de chômeurs, ce n’était pas assez !»
Telle est la dichotomie espagnole : un secteur de l’économie, celui des grandes entreprises, plutôt protégé et celui des PME, où les minima sociaux voient leurs jours comptés.
«humilié». Antonio Pacheco, quadragénaire et père de deux enfants, ne masque pas sa frousse. Depuis onze ans, il nettoie des vitres, le plus souvent en hauteur, pour 920 euros, dont 80% partent dans le remboursement de son prêt immobilier. En 2009, sa société, Grupo Norte, a mis à la porte une bonne moitié des 29 salariés. En vertu de la convention «sectorielle» de l’entreprise, il bénéficie d’une prime de risque, d’une prime d’ancienneté, de trente jours de vacances et d’horaires fixes. «Mais je sais bien que tout cela va voler en éclat, déplore-t-il. Mon chef a déjà changé d’attitude. Il nous parle séparément, veut changer mes horaires chaque jour et me propose des travaux le week-end à des tarifs moitié inférieurs. Samedi, pour me dédommager, il m’a offert le petit-déjeuner, je me suis senti humilié ! Avec la réforme du travail, ce sera la porte ouverte à encore plus d’abus.»
Antonio Pachecose crispe : «La convention d’entreprise, pour moi, cela veut dire tout le pouvoir pour mon chef et aucun pour moi. C’est lui qui me tient et, moi, comme j’ai une famille à nourrir, je n’ai qu’à fermer ma gueule !»
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